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Le Japon est un pays qui sait ce que "craquer" veut dire. Je vous ai pourtant avertie de mes déficiences. J'étais désolée de voir s'interrompre si vite une carrière prometteuse. Dans l'obscurité qui m'entoure se hérisse la forêt des ordinateurs de haute futaie. Il possède l'un des droits humains les plus fondamentaux : celui de rêver, d'espérer.

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En plus, le véritable postier de l'entreprise, qui arrivait l'après-midi, était au bord de la crise de nerfs, car il se croyait sur le point d'être licencié. J'étais désolée de voir s'interrompre si vite une carrière prometteuse. En outre, se posait à nouveau le problème de mon activité. J'eus une idée qui parut lumineuse à ma naïveté : au cours de mes déambulations à travers l'entreprise, j'avais remarqué que chaque bureau comportait de nombreux calendriers qui n'étaient presque jamais à jour, soit que le petit cadre rouge et mobile n'eût pas été avancé à la bonne date, soit que la page du mois n'eût pas été tournée.

Cette fois, je n'oubliai pas de demander la permission : - Puis-je mettre les calendriers à jour, monsieur Saito? Il me répondit oui sans y prendre garde. Je considérai que j'avais un métier. Le matin, je passais dans chaque bureau et je déplaçais le petit cadre rouge jusqu'à la date idoine. J'avais un poste : j' étais avanceuse-tourneuse de calendriers. Peu à peu, les membres de Yumimoto s'aperçurent de mon manège. Ils en conçurent une hilarité grandissante.

On me demandait : - Ca va? Vous ne vous fatiguez pas trop à cet épuisant exercice? Je répondais en souriant : - C'est terrible. Je prends des vitamines. J'aimais mon labeur.

Il avait l'inconvénient d'occuper trop peu de temps, mais il me permettait d'emprunter l'ascenseur et donc de me jeter dans la vue. En plus, il divertissait mon public. A cet égard, le sommet fut atteint quand on passa du mois de février au mois de mars. Avancer le cadre rouge ne suffisait pas ce jour-là : il me fallait tourner, voire arracher la page de février. Les employés des divers bureaux m'accueillirent comme on accueille un sportif. J'assassinais les mois de février avec de grands gestes de samouraï, mimant une lutte sans merci contre la photo géante du mont Fuji enneigé qui illustrait cette période dans le calendrier Yumimoto.

Puis je quittais les lieux du combat, l'air épuisé, avec des fiertés sobres de guerrier victorieux, sous les banzaï des commentateurs enchantés.

La rumeur de ma gloire atteignit les oreilles de monsieur Saito. Je m'attendais à recevoir un savon magistral pour avoir fait le pitre. Aussi avaisje préparé ma défense : - Vous m'aviez autorisée à mettre à jour les calendriers, commençai-je avant même d'avoir essuyé ses fureurs.

Il me répondit sans aucune colère, sur le ton de simple mécontentement qui lui était habituel : - Oui. Vous pouvez continuer. Mais ne vous donnez plus en spectacle : vous déconcentrez les employés. Je fus étonnée de la légèreté de la réprimande. Monsieur Saito reprit : - Photocopiez-moi ça. Il me tendit une énorme liasse de pages au format A4. Il devait y en avoir un millier.

Je livrai le paquet à l'avaleuse de la photocopieuse, qui effectua sa tâche avec une rapidité et une courtoisie exemplaires. J'apportai à mon supérieur l'original et les copies. Il me rappela : - Vos photocopies sont légèrement décentrées, dit-il en me montrant une feuille. Je retournai à la photocopieuse en pensant que j'avais dû mal placer les pages dans l'avaleuse.

J'y accordai cette fois un soin extrême : le résultat fut impeccable. Je rapportai mon oeuvre à monsieur Saito. Mais j'ai veillé à ce que mes photocopies soient parfaites. Il me montra une feuille qui me parut irréprochable. Il jeta la liasse à la poubelle et reprit : - Vous travaillez à l'avaleuse?

Il ne faut pas se servir de l'avaleuse. Elle n'est pas assez précise. Vous manquiez justement d'occupation. Je compris que c'était mon châtiment pour l'affaire des calendriers. Je m'installai à la photocopieuse comme aux galères. A chaque fois, je devais soulever le battant, placer la page avec minutie, appuyer sur la touche puis examiner le résultat. Il était quinze heures quand j'étais arrivée à mon ergastule. A dix-neuf heures, je n'avais pas encore fini.

Des employés passaient de temps en temps : s'ils avaient plus de dix copies à effectuer, je leur demandais humblement de consentir à utiliser la machine située à l'autre bout du couloir.

Je jetai un oeil sur le contenu de ce que je photocopiais. Je crus mourir de rire en constatant qu'il s'agissait du règlement du club de golf dont monsieur Saito était l'affilié. L'instant d'après, j'eus plutôt envie de pleurer, à l'idée des pauvres arbres innocents que mon supérieur gaspillait pour me châtier. J'imaginai les forêts du Japon de mon enfance, érables, cryptomères et ginkgos, rasées à seule fin de punir un être aussi insignifiant que moi. Et je me rappelai que le nom de famille de Fubuki signifiait "forêt".

Arriva alors monsieur Tenshi, qui dirigeait la section des produits laitiers. Il avait le même grade que monsieur Saito qui, lui, était directeur de la section comptabilité générale. Je le regardai avec étonnement : un cadre de son importance ne déléguait-il pas quelqu'un pour faire ses photocopies? Il répondit à ma question muette : - Il est vingt heures. Je suis l'unique membre de mon bureau à travailler encore. Dites-moi, pourquoi n'utilisez-vous pas l'avaleuse? Je lui expliquai avec un humble sourire qu'il s'agissait des instructions expresses de monsieur Saito.

Il parut réfléchir, puis il me demanda : - Vous êtes belge, n'est-ce pas? J'ai un projet très intéressant avec votre pays. Accepteriez-vous de vous livrer pour moi à une étude?

Je le regardai comme on regarde le Messie. Il m'expliqua qu'une coopérative belge avait développé un nouveau procédé pour enlever les matières grasses du beurre.

C'est l'avenir. Je m'inventai sur-le-champ une opinion : - Je l'ai toujours pensé! J'achevai mes photocopies dans un état second. Une grande carrière s'ouvrait devant moi. Je posai la liasse de feuilles A4 sur la table de monsieur Saito et m'en allai, triomphante. Le lendemain, quand j'arrivai à la compagnie Yumimoto, Fubuki me dit d'un air apeuré : - Monsieur Saito veut que vous recommenciez les photocopies.

Il les trouve décentrées. J'éclatai de rire et j'expliquai à ma collègue le petit jeu auquel notre chef semblait s'adonner avec moi. Je les ai faites une par une, calibrées au millimètre près. Je ne sais pas combien d'heures cela m'a pris, tout ça pour le règlement de son club de golf! Fubuki compatit avec une douceur indignée : - Il vous torture!

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Je la réconfortai : - Ne vous inquiétez pas. Il m'amuse. Je retournai à la photocopieuse que je commençais à connaître très bien et confiai le travail à l'avaleuse : j'étais persuadée que monsieur Saito clamerait son verdict sans le moindre regard pour mon travail.

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J'eus un sourire ému en pensant à Fubuki : "Elle est si gentille! Heureusement qu'elle est là! Cela me donnait un alibi excellent pour les heures que je passerais aujourd'hui dans le bureau de monsieur Tenshi.

L'avaleuse acheva ma tâche en une dizaine de minutes. J'emportai la liasse et je filai à la section des produits laitiers. Monsieur Tenshi me confia les coordonnées de la coopérative belge : - J'aurais besoin d'un rapport complet, le plus détaillé possible, sur ce nouveau beurre allégé.

Vous pouvez vous asseoir au bureau de monsieur Saitama : il est en voyage d'affaires. Tenshi signifie "ange" : je pensai que monsieur Tenshi portait son nom à merveille. Non seulement il m'accordait ma chance, mais en plus il ne me donnait aucune instruction : il me laissait donc carte blanche, ce qui, au Japon, est exceptionnel. Et il avait pris cette initiative sans demander l'avis de personne : c'était un gros risque pour lui.

J'en étais consciente. En conséquence, je ressentis d'emblée pour monsieur Tenshi un dévouement sans bornes, le dévouement que tout Japonais doit à son chef et que j'avais été incapable de concevoir à l'endroit de monsieur Saito et de monsieur Omochi. Monsieur Tenshi était soudain devenu mon commandant, mon capitaine de guerre : j'étais prête à me battre pour lui jusqu'au bout, comme un samouraï.

Je me jetai dans le combat du beurre allégé. Le décalage horaire ne permettait pas de téléphoner aussitôt en Belgique : je commençai donc par une enquête auprès des centres de consommation nippons et autres ministères de la Santé pour savoir comment évoluaient les habitudes alimentaires de la population vis-à-vis du beurre et quelles influences ces changements avaient sur les taux de cholestérol nationaux.

Il en ressortit que le Japonais mangeait de plus en plus de beurre et que l'obésité et les maladies cardiovasculaires ne cessaient de gagner du terrain au pays du Soleil-Levant. Quand l'heure me le permit, j'appelai la petite coopérative belge. Au bout du fil, le gros accent du terroir m'émut comme jamais. Mon compatriote, flatté d'avoir le Japon en ligne, se montra d'une compétence parfaite.

Dix minutes plus tard, je recevais vingt pages de fax exposant, en français, le nouveau procédé d'allégement du beurre dont la coopérative détenait les droits.

Je rédigeai le rapport du siècle. Cela débutait par une étude de marché : consommation du beurre chez les Nippons, évolution depuis , évolution parallèle des troubles de santé liés à l'absorption excessive de graisse butyrique.

Ensuite, je décrivais les anciens procédés d'allégement du beurre, la nouvelle-technique belge, ses avantages considérables, etc.

Comme je devais écrire cela en anglais, j'emportai du travail chez moi : j'avais besoin de mon dictionnaire pour les termes scientifiques. Je ne dormis pas de la nuit. Le lendemain, j'arrivai chez Yumimoto avec deux heures d'avance pour dactylographier le rapport et le remettre à monsieur Tenshi sans pour autant être en retard à mon poste au bureau de monsieur Saito.

Celui-ci m'appela aussitôt : - J'ai inspecté les photocopies que vous avez laissées hier soir sur ma table. Vous êtes en progrès, mais ce n'est pas encore la perfection. Et il jeta la liasse à la poubelle.

Je courbai la tête et m'exécutai. J'avais du mal à m'empêcher de rire. Monsieur Tenshi vint me rejoindre près de la photocopieuse. Il me félicita avec toute la chaleur que lui permettaient sa politesse et sa réserve respectueuses : - Votre rapport est excellent et vous l'avez rédigé à une vitesse extraordinaire. Voulez-vous que je signale, en réunion, qui en est l'auteur? C'était un homme d'une générosité rare : il eût été disposé à commettre une faute professionnelle si je le lui avais demandé.

Cela vous nuirait autant qu'à moi. Cependant, je pourrais suggérer à messieurs Saito et Omochi, lors des prochaines réunions, que vous me seriez utile. Croyez-vous que monsieur Saito s'en formaliserait? Regardez les paquets de photocopies superflues qu'il me commande de faire, histoire de m'éloigner le plus longtemps possible de son bureau : il est clair qu'il cherche à se débarrasser de moi.

Il sera enchanté que vous lui en fournissiez l'occasion : il ne peut plus me supporter. J'étais éberluée de son attitude : il n'était pas tenu d'avoir de tels égards pour le sous-fifre que j'étais.

Nous nous quittâmes en haute estime mutuelle. J'envisageai l'avenir avec confiance. Bientôt, c'en serait fini des brimades absurdes de monsieur Saito, de la photocopieuse et de l'interdiction de parler ma deuxième langue. Un drame éclata quelques jours plus tard. Je fus convoquée dans le bureau de monsieur Omochi : je m'y rendis sans la moindre appréhension, ignorant ce qu'il me voulait.

Quand je pénétrai dans l'antre du vice-président, je vis monsieur Tenshi assis sur une chaise. Il tourna vers moi son visage et me sourit : ce fut le sourire le plus rempli d'humanité qu'il m'ait été donné de connaître. Il y était écrit : "Nous allons vivre une épreuve abominable, mais nous allons la vivre ensemble.

Ce que je subis me révéla mon ignorance. Monsieur Tenshi et moi reçûmes des hurlements insensés. Je me demande encore ce qui était le pire : le fond ou la forme.

Le fond était incroyablement insultant. Mon compagnon d'infortune et moi nous fîmes traiter de tous les noms : nous étions des traîtres, des nullités, des serpents, des fourbes et, sommet de l'injure, des individualistes. La forme expliquait de nombreux aspects de l'Histoire nippone : pour que ces cris odieux s'arrêtent, j'aurais été capable du pire, d'envahir la Mandchourie, de persécuter des milliers de Chinois, de me suicider au nom de l'Empereur, de jeter mon avion sur un cuirassé américain, peut-être même de travailler pour deux compagnies Yumimoto.

Le plus insupportable, c'était de voir mon bienfaiteur humilié par ma faute. Monsieur Tenshi était un homme intelligent et consciencieux : il avait pris un gros risque pour moi, en pleine connaissance de cause.

Aucun intérêt personnel n'avait guidé sa démarche : il avait agi par simple altruisme. En récompense de sa bonté, on le traînait dans la boue. J'essayais de prendre exemple sur lui : il baissait la tête et courbait régulièrement les épaules. Son visage exprimait la soumission et la honte. Je l'imitai. Mais vint un moment où l'obèse lui dit : - Vous n'avez jamais eu d'autre but que de saboter la compagnie! Les choses se passèrent très vite dans ma tête : il ne fallait pas que cet incident compromette l'avancement ultérieur de mon ange gardien.

Je me jetai sous le flot grondant des cris du vice-président : - Monsieur Tenshi n'a pas voulu saboter la compagnie. C'est moi qui l'ai supplié de me confier un dossier. Je suis l'unique responsable. J'eus juste le temps de voir le regard effaré de mon compagnon d'infortune se tourner vers moi. Dans ses yeux, je lus : "Taisez-vous, par pitié! Monsieur Omochi resta un instant bouche bée avant de s'approcher de moi et de me hurler en pleine figure : - Vous osez vous défendre!

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C'est moi et moi seule qu'il faut châtier. Vos accusations à son sujet sont fausses. Je vis mon bienfaiteur fermer les yeux et je compris que je venais de prononcer l'irréparable. Vous êtes d'une grossièreté qui dépasse l'imagination! Je pense seulement que monsieur Tenshi vous a dit des choses fausses dans le but de m'innocenter. L'air de penser qu'au point où nous en étions il ne fallait plus rien redouter, mon compagnon d'infortune prit la parole.

Toute la mortification du monde résonnait dans sa voix : - Je vous en supplie, ne lui en veuillez pas, elle ne sait pas ce qu'elle dit, elle est occidentale, elle est jeune, elle n'a aucune expérience. J'ai commis une faute indéfendable.

Ma honte est immense. C'était à monsieur Saitama d'accomplir ce travail! Le temps que monsieur Saitama rentre de voyage et rédige ce rapport, nous aurions pu être devancés.

Mais monsieur Saitama ne parle pas français et ne connaît pas la Belgique. Il aurait rencontré beaucoup plus d'obstacles qu'Amélie-san. Ce pragmatisme odieux est digne d'un Occidental. Je trouvai un peu fort que cela soit dit sans vergogne sous mon nez. Nous avons commis une faute, soit, il n'empêche qu'il y a un profit à tirer de notre méfait Monsieur Omochi s'approcha de moi avec des yeux terrifiants qui interrompirent ma phrase : - Vous, je vous préviens : c'était votre premier et votre dernier rapport.

Vous vous êtes mise dans une très mauvaise situation. Je ne veux plus vous voir! Je ne me le fis pas crier deux fois. Dans le couloir, j'entendis encore les hurlements de la montagne de chair et le silence contrit de la victime. Puis la porte s'ouvrit et monsieur Tenshi me rejoignit. Nous allâmes ensemble à la cuisine, écrasés par les injures que nous avions dû essuyer. Toute ma vie, je vous serai reconnaissante. Vous êtes le seul ici à m'avoir donné ma chance. C'était courageux et généreux de votre part.

Je le savais déjà au début, je le sais mieux depuis que j'ai vu ce qui vous est tombé dessus. Vous les aviez surestimés : vous n'auriez pas dû dire que le rapport était de moi. Il me regarda avec stupéfaction : - Ce n'est pas moi qui l'ai dit. Rappelez-vous notre discussion : je comptais en parler en haut lieu, à monsieur Haneda, avec discrétion : c'était ma seule chance de parvenir à quelque chose. En le disant à monsieur Omochi, nous ne pouvions que courir à la catastrophe.

Quel salaud, quel imbécile : il aurait pu se débarrasser de moi en faisant mon bonheur, mais non, il a fallu qu'il Il est mieux que vous ne le pensez. Et ce n'est pas lui qui nous a dénoncés.

J'ai vu le billet posé sur le bureau de monsieur Omochi, j'ai vu qui l'a écrit. Faut-il vraiment que je vous le dise?

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Il soupira : - Le billet porte la signature de mademoiselle Mori. Je reçus un coup de massue sur la tête : - Fubuki? C'est impossible. Mon compagnon d'infortune se tut. C'est évidemment ce lâche de Saito qui lui a ordonné d'écrire ce billet, il n'a même pas le courage de dénoncer lui-même, il délègue ses délations! Monsieur Tenshi se contenta de soupirer à nouveau. Elle vous déteste?

Ce n'est pas contre moi qu'elle l'a fait. En définitive, cette histoire vous nuit plus qu'à moi. Moi, je n'y ai rien perdu. Vous, vous y perdez des chances d'avancement pour très, très longtemps. Elle m'a toujours témoigné des marques d'amitié.

Aussi longtemps que vos tâches consistaient à avancer les calendriers et à photocopier le règlement du club de golf. Elle ne l'a jamais redouté. En quoi cela la dérangeait-il que j'aille travailler pour vous? Sans doute a-t-elle trouvé intolérable que vous ayez une telle promotion après dix semaines dans la compagnie Yumimoto. Ce serait tellement misérable de sa part.

C'est trop lamentable. Il faut que je lui parle. Comment voulez-vous que les choses s'arrangent, si on n'en parle pas?

Avez-vous l'impression que les choses s'en sont trouvées arrangées? Mais il faut que je parle à Fubuki. Sinon, j'en aurai une rage de dents. Elle me suivit. La salle de réunion était vide. Nous nous y installâmes.

Je commençai d'une voix douce et posée : - Je pensais que nous étions amies. Je ne comprends pas. J'ai appliqué le règlement. Je dirais plutôt "bonnes relations entre collègues".

Elle proférait ces phrases horribles avec un calme ingénu et affable. Pensez-vous que nos relations vont continuer à être bonnes, suite à votre attitude? Vous vous conduisez comme si vous étiez l'offensée alors que vous avez commis une faute grave. J'eus le tort de sortir une réplique efficace : - C'est curieux.

Je croyais que les Japonais étaient différents des Chinois. Elle me regarda sans comprendre. Je repris : - Oui. La délation n'a pas attendu le communisme pour être une valeur chinoise. Et encore aujourd'hui, les Chinois de Singapour, par exemple, encouragent leurs enfants à dénoncer leurs petits camarades. Je pensais que les Japonais, eux, avaient le sens de l'honneur. Je l'avais certainement vexée, ce qui constituait une erreur de stratégie. Elle sourit : - Croyez-vous que vous soyez en position de me donner des leçons de morale?

Excusez-vous et nous serons réconciliées. Je soupirai : - Vous êtes intelligente et fine. Pourquoi faites-vous semblant de ne pas comprendre? Vous êtes très facile à cerner. En ce cas, vous comprenez mon indignation.

C'est moi qui avais des misons d'être indignée par votre attitude. Vous avez brigué une promotion à laquelle vous n'aviez aucun droit. Je n'y avais pas droit. Concrètement, qu'est-ce que cela pouvait vous faire? Ma chance ne vous lésait en rien. J'occupe mon poste depuis l'an passé. Je me suis battue pendant des années pour l'avoir. Et vous, vous imaginiez que vous alliez obtenir un grade équivalent en quelques semaines? Vous avez besoin que je souffre.

Vous ne supportez pas la chance des autres. C'est puéril! Elle eut un petit rire méprisant : - Et aggraver votre cas comme vous le faites, vous trouvez que c'est une preuve de maturité? Je suis votre supérieure. Croyez-vous avoir le droit de me parler avec cette grossièreté? Je n'ai aucun droit, je sais. Mais je voulais que vous sachiez combien je suis déçue.

Je vous tenais en si haute estime. Elle eut un rire élégant : - Moi, je ne suis pas déçue. Je n'avais pas d'estime pour vous. Le lendemain matin, quand j'arrivai à la compagnie Yumimoto, mademoiselle Mori m'annonça ma nouvelle affectation : - Vous ne changez pas de secteur puisque vous travaillerez ici même, à la comptabilité. J'eus envie de rire : - Comptable, moi? Pourquoi pas trapéziste? Je ne vous crois pas capable d'être comptable, dit-elle avec un sourire apitoyé.

Elle me montra un grand tiroir dans lequel étaient entassées les factures des dernières semaines. Puis elle me désigna une armoire où étaient rangés d'énormes registres qui portaient chacun le sigle de l'une des onze sections de Yumimoto. Vous devrez d'abord classer les factures par ordre de date. Ensuite, vous déterminerez pour chacune de quelle section elle dépend. Prenons par exemple celle-ci : onze millions pour de l'emmenthal finlandais, tiens, quel amusant hasard, c'est la section produits laitiers.

Vous prenez le facturier D. Quand les factures sont consignées et classées, vous les rangez dans ce tiroir-là. Il fallait reconnaître que ce n'était pas difficile.

Je manifestai mon étonnement : - Ce n'est pas informatisé? Il lui suffira alors de recopier votre travail : cela lui prendra très peu de temps. Les premiers jours, j'avais parfois des hésitations quant au choix des facturiers.

Je posais des questions à Fubuki qui me répondait avec une politesse agacée : - Reming ltd, qu'est-ce que c'est? Section M. Section C. Très vite, je connus par coeur toutes les compagnies et les sections desquelles elles ressortissaient. La tâche me parut de plus en plus facile.

Elle était d'un ennui absolu, ce qui ne me déplaisait pas, car cela me permettait d'occuper mon esprit à autre chose. Ainsi, en consignant les factures, je relevais souvent la tête pour rêver en admirant le si beau visage de ma dénonciatrice. Les semaines s'écoulaient et je devenais de plus en plus calme. J'appelais cela la sérénité facturière.

Il n'y avait pas tant de différence entre le métier de moine copiste, au Moyen Age, et le mien : je passais des journées entières à recopier des lettres et des chiffres. Mon cerveau n'avait jamais été aussi peu sollicité de toute sa vie et découvrait une tranquillité extraordinaire.

C'était le zen des livres de comptes. Je me surprenais à penser que si je devais consacrer quarante années de mon existence à ce voluptueux abrutissement, je n'y verrais pas d'inconvénient.

Dire que j'avais été assez sotte pour faire des études supérieures. Rien de moins intellectuel, pourtant, que ma cervelle qui s'épanouissait dans la stupidité répétitive. J'étais vouée aux ordres contemplatifs, je le savais à présent. Noter des nombres en regardant la beauté, c'était le bonheur.

Fubuki avait bien raison : je me trompais de route avec monsieur Tenshi. J'avais rédigé ce rapport pour du beurre, c'était le cas de le dire. Mon esprit n'était pas ,de la race des conquérants, mais de l'espèce des vaches qui paissent dans le pré des factures en attendant le passage du train de la grâce.

Comme il était bon de vivre sans orgueil et sans intelligence. A la fin du mois, monsieur Unaji vint informatiser mon travail, Il lui fallut deux jours pour recopier mes colonnes de chiffres et de lettres.

J'étais ridiculement fière d'avoir été un efficace maillon de la chaîne. Le hasard, ou fut-ce le destin? Comme pour les dix premiers livres de comptes, il commença par tapoter son clavier sans broncher.

Quelques minutes plus tard, je l'entendis s'exclamer! Je n'y crois pas! Il tourna les pages avec de plus en plus de frénésie. Puis il fut pris d'un fou rire nerveux qui peu à peu se mua en une théorie de petits cris saccadés. Les quarante membres du bureau géant le regardèrent avec stupéfaction.

Je me sentais mal. Fubuki se leva et courut jusqu'à lui. Il lui montra de très nombreux passages du facturier en hurlant de rire. Elle se retourna vers moi. Elle ne partageait pas l'hilarité maladive de son collègue. Blême, elle m'appela. Je lus : - Eh bien, c'est une facture de la G. Les quarante membres de la section comptabilité éclatèrent de rire. Je ne comprenais pas. Les hurlements de rire redoublèrent. C'est, j'imagine, le nom de ses diverses filiales.

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J'ai jugé bon de ne pas encombrer le facturier avec ces détails. Même monsieur Saito, tout coincé qu'il fût, laissait libre cours à son hilarité grandissante. Fubuki, elle, ne riait toujours pas. Son visage exprimait la plus terrifiante des colères contenues. Si elle avait pu me gifler, elle l'eût fait. D'une voix tranchante comme un sabre, elle me lança : - Idiote!

Apprenez que G. Les compagnies que vous avez brillamment amalgamées sous l'appellation gmbh n'ont rien à voir les unes avec les autres! C'est exactement comme si vous vous étiez contentée d'écrire ltd pour désigner toutes les compagnies américaines, anglaises et australiennes avec lesquelles nous traitons!

Combien de temps va-t-il nous falloir pour rattraper vos erreurs? Je choisis la défense la plus bête possible : - Quelle idée, ces Allemands, de choisir un sigle aussi long pour dire S.

C'est peut-être la faute des Allemands, si vous êtes stupide? Votre pays a une frontière avec l'Allemagne et vous ne pouviez pas savoir ce que nous, qui vivons à l'autre bout de la planète, nous savons? Je fus sur le point de dire une horreur que, grâce au Ciel, je gardai pour moi : "La Belgique a peut-être une frontière avec l'Allemagne mais le Japon, pendant la dernière guerre, a eu bien plus qu'une frontière en commun avec l'Allemagne!

Allez donc chercher les factures que vos lumières ont classées en chimie depuis un mois! En ouvrant le tiroir, j'eus presque envie de rire en constatant que, suite à mes rangements, le classeur des produits chimiques avait atteint des proportions hallucinantes. Monsieur Unaji, mademoiselle Mori et moi nous mîmes au travail, il nous fallut trois jours pour remettre en ordre les onze facturiers.

Je n'étais déjà plus en odeur de sainteté quand éclata un événement encore plus grave. Le premier signe en fut un tremblement dans les grosses épaules du brave Unaji : cela voulait dire qu'il allait commencer à rigoler.

La vibration atteignit sa poitrine puis son gosier. Le rire jaillit enfin et j'eus la chair de poule. Fubuki, déjà blême de rage, demanda : - Qu'est-ce qu'elle a encore fait? Monsieur Unaji lui montra d'une part la facture et d'autre part le livre de comptes. Elle cacha son visage derrière ses mains. J'eus envie de vomir à l'idée de ce qui m'attendait. Ils tournèrent ensuite les pages et pointèrent diverses factures. Fubuki finit par m'empoigner par le bras : sans un mot, elle me montra les montants que mon écriture inimitable avait recopiés.

Vous rajoutez ou enlevez à chaque fois au moins un zéro! Combien de semaines va-t-il nous falloir, maintenant, pour repérer vos fautes et les corriger? En me tirant par le bras, elle m'entraîna vers l'extérieur. Nous entrâmes dans un bureau vide dont elle ferma la porte. Croyez-vous que je sois dupe? C'est pour vous venger de moi que vous avez commis ces erreurs inqualifiables! Vous m'en voulez tant de vous avoir dénoncée au viceprésident pour l'affaire des produits laitiers que vous avez décidé de me ridiculiser publiquement.

C'est donc moi qui suis responsable de vos actes. Et vous le savez bien. Vous vous conduisez aussi bassement que les autres Occidentaux : vous placez votre vanité personnelle plus haut que les intérêts de la compagnie. Pour vous venger de mon attitude envers vous, vous n'avez pas hésité à saboter la comptabilité de Yumimoto, sachant pertinemment que vos torts retomberaient sur moi! Je n'ignore pas que vous êtes peu intelligente.

Cependant, personne ne pourrait être assez stupide pour faire de pareilles fautes! Je sais que vous mentez. Qu'est-ce que vous y connaissez, à l'honneur? Elle rit avec mépris. Et vous trouvez honorable d'affirmer sans vergogne que vous êtes la dernière des imbéciles?

Il y a des gens normaux qui se révèlent incapables de recopier des colonnes de chiffres. Je n'avais jamais recopié des colonnes de chiffres de ma vie.

Il ne faut aucune intelligence pour retranscrire des montants. Si notre intelligence n'est pas sollicitée, notre cerveau s'endort. D'où mes erreurs. Le visage de Fubuki quitta enfin son expression de combat pour adopter un étonnement amusé : - Votre intelligence a besoin d'être sollicitée? Que c'est excentrique! Je vais réfléchir à un travail qui solliciterait l'intelligence, répéta ma supérieure qui semblait se délecter de cette façon de parler.

Vous avez commis assez de dégâts comme ça! J'ignore combien de temps il fallut à mon malheureux collègue pour rétablir l'ordre dans les facturiers défigurés par mes soins. Mais il fallut deux jours à mademoiselle Mori pour trouver une occupation qui lui parût à ma portée. Un classeur énorme m attendait sur mon bureau. Je vous ai pourtant avertie de mes déficiences. Ce travail-ci sollicitera votre intelligence, précisa-t-elle avec un sourire narquois.

Elle ouvrit le classeur. Vous devez refaire le moindre de ses calculs et les contester si vous n'obtenez pas le même résultat que lui, au yen près. A cette fin, comme la plupart des factures sont réglées en marks, vous devez calculer sur la base du cours du mark aux dates indiquées sur les tickets.

N'oubliez pas que les taux changent chaque jour. Commença alors l'un des pires cauchemars de ma vie. Dès l'instant où cette nouvelle tâche me fut attribuée, la notion de temps disparut de mon existence pour laisser place à l'éternité du supplice. Jamais, au grand jamais, il ne m'arriva de tomber sur un résultat, sinon identique, au moins comparable à ceux que j'étais censée vérifier. Par exemple, si le cadre avait calcule que Yumimoto lui devait Et il apparut très vite que les erreurs étaient dans mon camp.

A La fin de la première journée, je dis à Fubuki : - Je ne pense pas être capable de remplir cette mission. Je ne m'habituai pas. Il se révéla que j'étais incapable, au dernier degré, et malgré des efforts acharnés, d'effectuer ces opérations.

Ma supérieure s'empara du classeur pour me prouver combien c'était facile. Elle prit un dossier et se mit à tapoter, à une vitesse fulgurante, sur sa calculette dont elle n'avait même pas besoin de regarder le clavier. En moins de quatre minutes, elle conclut : - J'obtiens le même montant que monsieur Saitama, au yen près.

Et elle apposa son cachet sur le rapport. Subjuguée par cette nouvelle injustice de la nature, je repris mon labeur. Ainsi, douze heures ne me suffisaient pas à boucler ce dont Fubuki se jouait en trois minutes cinquante secondes. Je ne sais combien de jours s'étaient écoulés quand elle remarqua que je n'avais encore régularisé aucun dossier. Pour mon malheur, elle se contenta de montrer le calendrier : - N'oubliez pas que le classeur doit être achevé pour la fin du mois.

J'aurais préféré qu'elle se mît à hurler. Des jours passèrent encore. J'étais en enfer : je recevais sans cesse des trombes de nombres avec virgules et décimales en pleine figure.

Ils se muaient dans mon cerveau ,en un magma opaque et je ne pouvais plus les distinguer les uns des autres. Un oculiste me certifia que ce n'était pas ma vue qui était en cause. Les chiffres, dont j'avais toujours admiré la calme beauté pythagoricienne, devinrent mes ennemis. La calculette aussi me voulait du mal. Au nombre de mes handicaps psychomoteurs, il y avait celui-ci : quand je devais tapoter sur un clavier pendant plus de cinq minutes, ma main se retrouvait soudain aussi engluée que si je l'avais plongée dans une purée de pommes de terre épaisse et collante.

Quatre de mes doigts étaient irrémédiablement immobilisés ; seul l'index parvenait encore à émerger pour atteindre les touches, avec une lenteur et une gaucherie incompréhensibles pour qui ne distinguait pas les patates invisibles. Et comme, de plus, ce phénomène se doublait d'une rare stupidité face aux chiffres, le spectacle que j'offrais devant la calculette avait de quoi décontenancer.

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Je commençais par regarder chaque nouveau nombre avec autant d'étonnement que Robinson rencontrant un indigène de ce territoire inconnu ; ensuite, ma main gourde essayait de le reproduire sur le clavier. Pour cela, ma tête ne cessait d'effectuer des aller-retour entre le papier et l'écran, afin d'être sûre de ne pas avoir égaré une virgule ou un zéro en cours de route, le plus étrange étant que ces vérifications minutieuses ne m'empêchaient pas de laisser passer des erreurs colossales.

Un jour, comme je tapotais pitoyablement sur la machine, je levai les yeux et je vis ma supérieure qui m'observait avec consternation. Pour la rassurer, je lui confiai le syndrome de la purée de pommes de terre qui paralysait ma main. Je crus que cette histoire me rendrait sympathique. L'unique résultat de ma confidence fut cette conclusion que je lus dans le superbe regard de Fubuki : "A présent, j'ai compris : c'est une véritable handicapée mentale.

Tout s'explique. J'étais la première Belge qu'elle rencontrait. Un sursaut d'orgueil national me poussa à répondre la vérité : - Aucun Belge n'est semblable à moi. J'éclatai de rire. Mais on ne m'avait pas prévenue que j'aurais l'un d'entre eux sous mes ordres. Je rigolai de plus belle. Le 28, je lui annonçai ma décision de ne plus rentrer chez moi le soir : - Avec votre permission, je passerai les nuits ici, à mon poste. Peut-être cette nouvelle contrainte le rendra-t-elle enfin opérationnel.

Je reçus son autorisation sans difficulté. Il n'était pas rare que des employés restent au bureau toute la nuit, quand il y avait des échéances à respecter. Je n'ai pas prévu de rentrer chez moi avant le Je lui montrai un sac à dos : - J'ai apporté ce qu'il me faut. Une certaine griserie s'empara de moi lorsque je me retrouvai seule dans la compagnie Yumimoto. Elle passa très vite, quand je constatai que mon cerveau ne fonctionnait pas mieux la nuit.

Je travaillai sans trêve : cet acharnement ne donna aucun résultat. A quatre heures du matin, j'allai faire une rapide toilette devant un lavabo et me changer. Je bus un thé très fort et regagnai mon poste. Les premiers employés arrivèrent à sept heures.

Fubuki arriva une heure plus tard. Elle eut un bref regard sur le casier des notes de frais vérifiées et vit qu'il était toujours aussi vide. Elle hocha la tête. Une nuit blanche succéda à la précédente. La situation demeurait inchangée. Dans mon crâne, les choses restaient aussi confuses. J'étais pourtant très loin du désespoir. Je ressentais un optimisme incompréhensible qui me rendait audacieuse.

Ainsi, sans interrompre mes calculs, je tenais à ma supérieure des discours pour le moins hors de propos : - Dans votre prénom, il y a la neige. Dans la version japonaise de mon prénom, il y a la pluie. Cela me paraît pertinent.

Il y a entre vous et moi la même différence qu'entre la neige et la pluie. Ce qui ne nous empêche pas d'être composées d'un matériau identique. Je riais. En vérité, à cause du manque de sommeil, je riais pour un rien. J'avais parfois des coups de fatigue et de découragement, mais je ne tardais jamais à retomber dans mon hilarité. Mon tonneau des Danaïdes ne cessait de se remplir de chiffres que mon cerveau percé laissait fuir. J'étais le Sisyphe de la comptabilité et, tel le héros mythique, je ne me désespérais jamais, je recommençais les opérations inexorables pour la centième fois, la millième fois.

Je me dois au passage de signaler ce prodige : je me trompai mille fois, ce qui eût été consternant comme de la musique répétitive si mes mille erreurs n'avaient été diverses à chaque fois; j'obtins, pour chaque calcul, mille résultats différents. J'avais du génie. Il n'était pas rare qu'entre deux additions je relève la tête pour contempler celle qui m'avait mise aux galères. Sa beauté me stupéfiait. Mon seul regret était son brushing propret qui immobilisait ses cheveux mi-longs en une courbe imperturbable dont la rigidité signifiait : "Je suis une executive woman.

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A cette chevelure éclatante de noirceur, je rendais la liberté. Mes doigts immatériels lui donnaient un négligé admirable. Parfois, je me déchaînais, je lui mettais les cheveux dans un tel état qu'elle semblait avoir passé une folle nuit d'amour. Cette sauvagerie la rendait sublime. Il advint que Fubuki me surprit dans mon métier de coiffeuse imaginaire : - Pourquoi me regardez-vous comme ça?

Retournez à votre paperasse. Mon flou mental s'aggravait d'heure en heure. Je savais de moins en moins ce que je devais dire ou ne pas dire. En cherchant le cours de la couronne suédoise à la date du Comme elle ne me rendait pas ma question, j'enchaînai : - Moi, quand j'étais petite, je voulais devenir Dieu.

Le Dieu des chrétiens, avec un grand D. Vers l'âge de cinq ans, j'ai compris que mon ambition était irréalisable. Alors, j'ai mis un peu d'eau dans mon vin et j'ai décidé de devenir le Christ.

J'imaginais ma mort sur la croix devant l'humanité entière. A l'âge de sept ans, j'ai pris conscience que cela ne m'arriverait pas. J'ai résolu, plus modestement, de devenir martyre. Je me suis tenue à ce choix pendant de nombreuses années.

Ca n'a pas marché non plus. Et je crois que je ne pouvais pas descendre plus bas. Vint la nuit du 30 au Fubuki fut la dernière à partir. Je me demandais pourquoi elle ne m'avait pas congédiée : n'était-il pas trop clair que je ne parviendrais jamais à boucler même le centième de mon travail? Je me retrouvai seule. C'était ma troisième nuit blanche d'affilée, dans le bureau géant.

Je tapotais sur la calculette et notais des résultats de plus en plus incongrus. Il m'arriva alors une chose fabuleuse : mon esprit passa de l'autre côté.

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Soudain, je ne fus plus amarrée. Je me levai.

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J'étais libre. Jamais je n'avais été aussi libre. Je marchai jusqu'à la baie vitrée. La ville illuminée était très loin au-dessous de moi. Je dominais le monde. J'étais Dieu. Je défenestrai mon corps pour en être quitte. J'éteignis les néons.

Les lointaines lumières de la cité suffisaient à y voir clair. J'allai à la cuisine chercher un Coca que je bus d'un trait. De retour à la section comptabilité, je délaçai mes souliers et les envoyai promener. Je sautai sur un bureau, puis de bureau en bureau, en poussant des cris de joie. J'étais si légère que les vêtements m'accablaient. Je les enlevai un à un et les dispersai autour de moi.

Quand je fus nue, je fis le poirier, moi qui de ma vie n'en avais jamais été capable. Sur les mains, je parcourus les bureaux adjacents. Ensuite, après une culbute parfaite, je bondis et me retrouvai assise à la place de ma supérieure. Fubuki, je suis Dieu. Même si tu ne crois pas en moi, je suis Dieu. Tu commandes, ce qui n'est pas grand-chose. Moi, je règne. La puissance ne m'intéresse pas.

Régner, c'est tellement plus beau. Tu n'as pas idée de ma gloire. C'est bon, la gloire. C'est de la trompette jouée par les anges en mon honneur. Jamais je n'ai été aussi glorieuse que cette nuit. L'adaptation qu'en fait Corneau est fidèle, au point que la plupart des caractéristiques que l'on pourrait prêter au film son côté claustrophobe par exemple sont en réalité attribuables au roman.

Elle est aussi remarquablement intelligente. Le livre est suivi pas à pas, jusqu'à la reprise de presque tous les dialogues, mais, pour conserver le ton léger jusqu'au paradoxe, l'adaptateur n'a pas hésité à remettre l'ouvrage sur le métier.

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Subtilement, il retouche la trame narrative. Dans le roman, par exemple, on comprend au fil des pages ce qui relie si fortement la jeune femme au Japon.

Au début du film,un très beau plan montre Amélie, petite fille, assise sur une margelle au bord d'un bassin dans un jardin japonais. Il suffit à faire comprendre d'emblée les raisons de sa nippophilie. Plus tard, on retrouve ce décor. Amélie y est assise en compagnie de sa supérieure hiérarchique directe, Mori Fubuki. Une scène qui n'existe pas dans le roman mais qui décrit d'un coup d'oeil le caractère ambigu des relations entre les deux jeunes femmes.

Le réalisateur utilise au maximum les séquences les plus cinématographiques du roman, comme ces "défenestration" au cours desquelles Amélie plane en rêve au dessus de la ville. Le personnage de M.

Tenshi est un peu étoffé pour y introduire un soupçon d'attachement pour notre héroïne qui ne figure pas non plus dans le roman. Sans doute pour mieux nous permettre d'accrocher au film. Plus encore que l'écriture, le cinéma ne fonctionne-t-il pas à base d'identification?